Une journée à essayer de soigner petits et grands bobos de l’âme ou du corps, avec la modestie attendue des petits médecins de quartier. Une journée de rencontres banales ou stimulantes.

Le 10 mai a été choisi comme date de commémoration de l’abolition de l’esclavage. Un bon choix pour cette date où je commémore habituellemnt plus modestement...mon anniversaire. Ce 10 mai, il se trouve que j’ai eu cinquante ans. Une journée comme les autres, avec quand même quelques drôles d’images qui m’ont traversé l’esprit :

Celle de ce vieux monsieur de 85 ans qui vient me consulter une fois par an pour me raconter ses exploits vélocipédiques : ce qui le fait vivre, c’est de continuer à grimper les cols dans les Alpes. Il me fait parfois frémir quand il me raconte les vertiges qui l’obligent à rectifier la trajectoire dans les descentes. Il est en tout cas peu motivé à venir me fréquenter souvent et il a bien raison.

C’est aussi le souvenir peu réjouissant d’un ami emporté en pleine vie par un cancer à l’âge de 29 ans il y a bien longtemps de çà...ou de cet autre ami qui décida d’en finir le jour de l’anniversaire de ses 47 ans, comme si la vie avait épuisé la réserve de bonheur et de promesses qu’elle lui réservait.…

C'est aussi l’image récurrente d’un Théodore Monod qui à 90 ans parcourait toujours le désert en long en large ! c’est l’horizon que je préfère avoir en tête.

J’ai souvent pensé qu’être adulte, c’était prendre les moyens de réaliser ses rêves d’adolescents. Quand j’étais enfant je m’imaginais en écrivain, adulte j’écris un blog et des articles reformatés par d’autres pour des revues éphémères...

Quand j’étais adolescent je voulais voyager et faire des choses avec les autres. J’ai eu un aperçu aventureux du Tchad et du Cameroun en 1986, immersion brutale dans les pays du tiers monde. J’ai aussi fait quelques voyages familiaux très instructifs, je pense notamment à ces séjours en Tunisie et dans le Sud Maroc qui m’ont aidé à bien sortir de l’ occidentalo-centrisme. J’ai animé des missions pour le compte des scouts,au Sénégal plusieurs fois et en Mauritanie. Mais je ne suis jamais devenu volontaire à l'étranger ni médecin sans frontières. A défaut de voyager moi-même j’ai participé à la structuration des préparations au départ des compagnons partant à l’étranger… A présent je suis administrateur au SCD, sans être jamais parti comme volontaire. Peut-être qu’un jour ils m’enverront en mission quelque part.

Faire médecine n’a jamais été une vocation précoce, ni même quelque chose qui m’attirait. A 18 ans, j’étais…indécis, peinant à faire de mes rêves des projets. Je me suis engagé là-dedans sur une vague envie de m’occuper des autres, et parce que çà reportait le moment de choisir, car il y a mille et une manières d'exercer ce métier... Et finalement c’est ce que j’ai eu la chance de faire : médecin urgentiste pendant une quinzaine d’années, dans l’instantané et dans l’exigence extrême d’être au quotidien à 100% performant pour « sauver des vies » (!); puis une parenthèse de 4 ans comme permanent chez les scouts auprès de la branche aînée ; et depuis 7 ans une pratique de la médecine de soins « généraliste » et de proximité : après l’instantanéité, la découverte de la valeur du temps pour faire évoluer les comportements. J’aimerais bien que la dernière phase de mes engagements professionnels soit davantage orientée vers la formation, la prévention, l’éducation… dans le domaine de la santé publique, il y a beaucoup à faire.

C’est çà, passer d’un jour à l’autre du statut de quadragénaire à celui de quinquagénaire : çà vous met plein de choses dans la tête...

Je mesure tous les jours la chance que j’ai d’avoir été jusqu’ici épargné par les maladies graves et par les accidents. Un patient de 69 ans que j’ai vu ce jour-là, arménien de son état, se préparait à partir en Arménie ; il me confiait qu’il faisait toujours plein de choses mais plus forcément au même rythme qu’avant, et qu’il était devenu beaucoup plus prudent, beaucoup moins tout fou… je constate avec un peu d’inquiétude tout de même que c’est à partir de 50 ans qu’on resserre l’étau des mesures de santé préventives à prendre « car le risque est statistiquement beaucoup plus important à partir de 50 ans ».

Dans certains pays, à 50 ans, on est un vieillard. Mais au moins sous nos latitudes, l’espérance de vie a augmenté de manière considérable depuis une génération. Le nombre de personnes d’âge mûr et de personnes âgées est en pleine progression, et elles sont pour la plupart dans un état de santé satisfaisant. Nos mentalités n’ont pas encore bien intégré ce choc culturel important mais il va bien falloir le faire…

Je pense de plus en plus que c’est l’acceptation de soi-même et les projets qu’on a qui font vivre. J’aime bien le concept récent (et parfois controversé ) de résilience. Cette aptitude à, comme le roseau , « plier mais ne pas rompre » face aux difficultés et aux épreuves que la vie peut vous réserver. C’est une qualité qu’on retrouve dans une maxime un peu désuète que le scoutisme remet parfois en avant : « le scout sourit dans les difficultés ». La résilience est une aptitude qu’il me semble important de cultiver.

Je ne sais pas si j’ai pris ou non un coup de vieux le jour de mes cinquante ans. Peut-être dans le regard des autres. Certains symptômes m’inquiètent quand même: quand on est vieux, on devient susceptible. Or j’ai failli étrangler ma fille de 11 ans quand elle m’a dit le jour de mon anniversaire d’un air malicieux : « papa, t’as cinquante ans ou t’as soixante ans ? ». Les enfants sont sans pitié.

C'est grave, docteur? je vais me soigner, promis.