Petite pause dans la série en cours sur l'assistant sanitaire. En accord avec la période actuelle, appelons-çà "la trève des confiseurs".

Une trève dont tous ne profitent pas de la même façon...

Dans mon activité quotidienne de médecin généraliste, je rencontre des gens qui me disent ne pas manger autre chose à Noel que les autres jours faute de moyens suffisants.
Des gens qui s'adressent régulièrement aux Restaus du coeur ou à la Banque alimentaire alors qu'ils semblent bien insérés dans le quartier.
Des gens qui me demandent de leur lire ce que j'écris sur leur ordonnance car ils en sont incapables.
Des gens qui n'osent pas se plaindre auprès de l'office HLM parce que leur chauffage est en panne et que les réparations traînent...

Ce sont des petits faits, que les gens abordent le plus souvent au détour d'une conversation mais plus révélateurs que des longs discours.
Comment accéder à la culture et avoir des exigences éducatives auprès de ses enfants quand on ne sait même pas lire?
Comment "être en forme" et développer tout son potentiel "physique, mental et social" quand on mange à peine à sa faim et qu'on doit lutter contre le froid pour ne pas tomber malade? hier encore, une mère me parlait des 14° qu'ils avaient eu dans leur appartement pendant deux semaines : "mais maintenant, c'est réparé, en calfeutrant bien tout on arrive à 18 avec le chauffage à fond."...

Le 17 octobre a eu lieu la Journée nationale du refus de la misère. j'ai entendu ce jour-là un chiffre qui a fait tilt : celui du "seuil de pauvreté" en dessous duquel vivraient plus de 3 millions de personnes en France, selon les données les plus rectrictives, les données françaises (pour les données européennes, ce serait plutôt 7 millions). Ce seuil serait à 681 euros par mois pour une personne seule, et je me suis dit tout à coup que beaucoup des personnes que je rencontrais devaient être dans cette situation.

Le site de l'Observatoire des inégalités donne des précisions : "En France, un individu est officiellement considéré comme "pauvre" quand ses revenus mensuels sont inférieurs à 681 euros, le seuil de pauvreté étant défini comme la moitié du revenu médian."

Autre type de statistiques,celles que je reçois de l'Assurance Maladie: d'après ces sources, j'ai parmi mes patients près de 30% de bénéficiaires de la CMU : la Couverture Maladie Universelle. la CMU de base est proposée aux personnes qui n’ont pas droit à l’assurance maladie à un autre titre (activité professionnelle notamment) et la CMU complémentaire aux personnes dont les revenus sont en dessous d'un certain plafond...concrètement 606 euros mensuels pour une personne seule, 909 pour deux personnes, 1090 pour trois. Le détail des barèmes actuels est consultable ici.

Le 17 octobre, j'ai vraiment réalisé que je travaillais non seulement dans une banlieue stigmatisée pour ces violences, mais auprès de gens considérés comme "pauvres". C'est surprenant à dire, mais je n'avais pas jusque là analysé la situation en ces termes. Les gens que je soigne sont avant tout des personnes, des êtres humains, pas riches certes, avec plein de difficultés diverses et variées, mais je ne les voyais pas "en dessous du seuil de pauvreté". Je ne considérais pas qu'ils étaient dans la "misère", et pourtant...

La pauvreté est une violence et un frein au développement personnel...Quand je suis responsable scout je côtoie des jeunes qui font plein d'activités et pour qui il est normal de faire des études. Quand je vais à mon travail je côtoie des jeunes qui ont peu d'activités, qui dès la sixième ou la cinquième sont orientés vers des voies de garage, et chez qui aller jusqu'au bac est une exception...

La théorie de Maslow qui considère qu'avant de penser à satisfaire ses besoins de réalisation de soi et d'accomplissement personnel il faut d'abord pouvoir satisfaire ses besoins les plus élémentaires (manger, dormir, être à l'abri du froid et des intempéries...) trouve ici une illustration éclatante.

On est en 2007, dans un pays civilisé, et le quartier dont je parle n'est pas le plus déshérité.

Quelques liens pour aller plus loin :

- Le site du 17 octobre.
- Le site sur la CMU
- Le site de Médecins du monde.