Vous l'avez peut-être remarqué : depuis quelques articles, j'aborde sous des angles divers la question des addictions.

Ce n'est pas un hasard: le guide de l'assistant sanitaire aura toute une partie consacrée à ce sujet. Suite de la série ce jour avec la publication d'un texte de François Cordier, médecin et responsable scout local, qui travaille depuis plusieurs années dans un centre pour toxicomanes.

Une vision originale qui montre bien l'action positive que peut avoir le scoutisme dans la prévention des addictions...même si le raisonnement suivi peut surprendre !


Les addictions restent, en France comme dans beaucoup d’autres pays européens, un problème de santé publique majeur, dont les impacts sont multiples, sanitaires, médicaux et sociaux. Les conduites addictives, en particulier les consommations de tabac, les abus d’alcool et dans une moindre mesure, de substances psycho actives, interviennent ainsi dans 30 % de la mortalité précoce (soit avant 65 ans) et évitable.

C’est le constat exposé en liminaire du « plan addictions 2007-2011 ». Un coup de projecteur de l’actualité qui m’a poussé à rédiger quelques réflexions inspirées par mon expérience de médecin engagé dans le soin aux toxicomanes, mais aussi d’animateur auprès d’adolescents depuis plus de 30 ans.

1) Les comportements addictifs ne sont pas des comportements « exotiques ». S’ils se développent d’une façon aussi importante à notre époque, c’est lié à un état de notre culture. D’une façon certes caricaturale et dramatique, les « toxicomanes » nous renvoient une image de notre situation sociale : nous croyons peu ou prou que le bien-être, le bonheur, est lié à une consommation adéquate (voir les ressorts de la publicité quels que soient les produits à vendre). Le citoyen contemporain est d’abord un consommateur…

2) Les addictions ne sont pas des problèmes de produits consommés, mais de comportement. Et le soin ne sera vraiment efficace que s’il permet de changer de comportement de fond. C’est un programme bien plus vaste que simplement d’arrêter de boire ou de fumer. Et les comportements à problèmes des toxicomanes (dont les alcoolo-dépendants) n’ont pas leur origine dans leurs produits (même si ceux-là n’arrangent rien !). Les comportements addictifs sont des révélateurs de « problèmes » plus profonds.

3) En consommateurs avertis nous voudrions pouvoir classer les produits en bons, moins bons et pas bons du tout. C’est souvent une fausse piste. Tout peut dépendre de l’usage qu’on en fait, du comportement qu’on a. Vouloir faire des classements de drogues ne peut mener qu’à une impasse. Aucun message soit disant de prévention qui ne porterait que sur une connaissance des produits ne peut avoir d’autre efficacité que celle de persuader ceux… qui n’en avaient pas besoin.

4) Cela ne veut pas dire que les produits incriminés dans ces comportements soient finalement peu dangereux : le tabac tue un fumeur de plus de 30 ans de pratique sur deux. Les boissons alcoolisées prises pendant la grossesse, même de façon très modérée , peuvent entraîner un « syndrome d’alcoolisation fœtale ». Nous le savons maintenant de façon formelle, d’où la consigne nouvelle : pas même une goutte pendant la grossesse !

5) La situation d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celle du passé. Je ne connais pas aujourd’hui de consommateurs de « drogues » qui se revendiquent d’un « hédonisme », d’un mode de vie basé sur une idéologie etc… Ce que je connais par contre, et en grand nombre, ce sont des gens qui ont trouvé là de quoi gérer (très mal !) une situation de mal-être.

6) Le discours standard sur l’adolescence et le nécessaire goût pour les conduites à risque est « à côté de la plaque ». Si des ados (et pas seulement eux) se mettent dans des conduites risquées, ce n’est pas pour le risque, mais pour le bénéfice tiré de ces situations de saturations sensorielles (exemples : la sono à fond, le scooter plein pot et sans casque, les ivresses…) : dans ces situations l’instant est cristallisé, l’angoisse du temps qui m’échappe disparaît, je ne « cogite » plus (comme ils disent). Derrière les (et pas à cause des) addictions on trouve très souvent une incapacité à se situer dans le temps.

7) La meilleure prévention contre les addictions s’ignore et ne peut pas être comptabilisée dans des lignes budgétaires ad hoc : c’est tout ce qui permet de rendre capable de mener des projets, de se situer dans le temps et l’espace, dans une généalogie et une histoire, de rendre apte à la relation avec des tiers.
Vaste programme où nos traditions éducatives (familiales, scolaires, sportives, religieuses, des mouvements de jeunes et centres de loisirs) ne sont pas si démunies que cela pour peu qu’on y prête attention et qu’on lève le nez de l’ambiance générale du goût pour le prêt à consommer et le « fun ».