Reprise du blog après quelques semaines d'interruption : il fallait terminer l'écriture du guide de l'assistant sanitaire, à la relecture depuis début mai...

Dans la suite de l'article précédent, quelques réflexions sur les mots "addict" et "addictions"...


Il y a 20 ans, on parlait couramment de drogues, de toxicomanies et de drogués. Un vocabulaire centré sur les produits psycho-actifs* et sur ceux qui les consomment. Bien pratique mais stigmatisant et simpliste : il y a les drogués et les autres, les noirs et les blancs...toute personne consommant l'un ou l'autre de ces produits de définissant avant tout pas sa consommation: "lui, c'est un toxico".

Puis on s’est mis à parler de « conduites à risques », ces comportements qui mettent la vie ou la santé en danger en jouant avec les limites : alcoolisation intense, vitesse excessive, consommation de substances inconnues, sports extrêmes, rapports sexuels avec des partenaires multiples, tentatives de suicides… des comportements facilement considérés comme spécifiques de la jeunesse, des adolescents. Le terme de conduites à risques est ainsi souvent devenu pour les adultes un facteur explicatif facile des comportements des jeunes, du fait de leur tendance prétendument « naturelle » à prendre des risques. Une théorie un peu réductrice...

Actuellement on parle plus volontiers d’addictions ou de conduites addictives.

D’où vient ce mot ? Il est couramment employé dans les pays anglo-saxons pour désigner la dépendance à un produit ou à un comportement. C’est en fait, un mot latin qui nous revient après un passage de l’autre côté de la Manche.
Addicere signifie littéralement « dire vers », accorder ses faveurs, choisir. Mais addictus avait un sens dérivé, très fort : il désignait une personne dans l’incapacité de payer une dette qui devenait esclave de son créancier. L’addictus était un condamné, voire un damné: le mot inclut la notion d’obligation, d’asservissement, de dette à payer en se mettant soi-même en gage.

L’addict est prisonnier d’un comportement qu’il répète indéfiniment, dans le but d’éprouver à nouveau la sensation de plaisir intense ressentie la première fois. Il n’a plus le pouvoir de changer et paye parfois au prix fort la dette engendrée par la recherche compulsive du plaisir.

Etre vraiment addict ne fait pas rire, même si le mot est devenu à la mode et est parfois mis à toutes les sauces : addiction à l’alcool, au tabac, aux produits stupéfiants, mais aussi « sans produit »: jeu pathologique, achats compulsifs, cyberdépendance, sport de compétition et même addiction au travail (le « workaholism », par analogie à l’alcoolisme).

Cette question des addictions sans produit mériterait un article à part entière car elle fait actuellement l'objet de nombreuses recherches, j'essaierai de m'y attaquer un prochain jour. Elle est en tout cas révélatrice de l'évolution des mots: on ne parle plus seulement de consommation, mais de comportement; on ne parle pas seulement d'une catégorie de personnes à part, les toxicomanes, qu'on est ou qu'on n'est pas; on ne parle pas seulement des jeunes, on reconnaît que toute la population peut être concernée.

Cette évolution sémantique pose de nombreuses questions, en voici quelques-unes :
- La description des conduites addictives comme facteur explicatif de tant de nos comportements est-elle fondée?
- Notre société est-elle passée en trente ans d'un stade où "les addicts" n'étaient qu'un groupe marginal à un stade où nous sommes tous devenus des addicts en puissance, en suivant la voie ouverte par ces modernes éclaireurs que sont les adolescents ?
- Ou sommes-nous simplement devenus plus conscients de phénomènes inhérents à la nature humaine et mal identifiés jusqu'ici?
- Quelle est "la dette" dont les modernes addicts ont à s'acquitter?
Je laisse chacun à sa réflexion...


Avant de mettre en ligne de prochains articles, retenons par commodité la définition suivante d'addiction ou de conduite addictive:
On appelle addiction ou conduite addictive la tendance à adopter un comportement qui rend dépendant. La dépendance proprement dite étant l'aboutissement du processus d'addiction.

  • Produit psycho-actif : produit actif sur le psychisme, sur le système nerveux (en le ralentissant, le stimulant ou en perturbant son fonctionnement). Le tabac, l’alcool, le cannabis, le LSD, etc.…sont des produits psycho-actifs.